Un gars et son chat

J’ai fait la connaissance de Blackie lors de ma première année d’université. Un soir, à mon retour du travail, il était là sur le pas de ma porte, un chat de ruelle comme on en voit un peu partout. Son pelage était noir à l’exception d’une toute petite tache blanche sous le menton, ce qui lui donnait un air mignon comme tout! Il était craintif et après quelques hésitations, il est entré chez moi. Je voyais bien qu’il était affamé, mais je n’avais rien d’adéquat à lui donner. J’étais un peu désemparé, alors je lui ai préparé un bol d’eau accompagné d’un restant de poulet que nous avons dévoré chacun de notre côté. Mon nouvel ami était loin d’avoir fière allure avec son poil tout ébouriffé, mais j’aimais bien son air de mauvais garçon. Lorsque notre souper improvisé s’est terminé, Blackie m’a fait comprendre qu’il n’était pas du style à s’éterniser. Je lui ai ouvert la porte, un peu triste, car j’étais certain que je ne le reverrais plus et il est disparu, avalé par la nuit.

Mais le lendemain, à mon arrivée, il m’attendait patiemment au même endroit (si ma mémoire est bonne, c’est à ce moment que j’ai décidé de lui trouver un nom!). Cette fois encore, Blackie vida son assiette avant de prendre la poudre d’escampette. Moi, j’étais heureux car on s’aimait bien! Mais en même temps, j’étais un peu nerveux, car j’étais très occupé et je savais maintenant qu’il dépendait de moi pour sa nourriture. Les mois ont passé et Blackie prenait du mieux grâce à mes bons soins. Parfois, il demeurait à la maison quelques jours, mais son désir de liberté était tellement fort qu’il repartait toujours à l’aventure. Voyez-vous Blackie était un vrai nomade et comme tous les vagabonds, il était entouré de mystère!

Blackie me révéla sa vraie nature l’été suivant. Le beau temps était revenu depuis quelques semaines et il s’absentait de plus en plus souvent. Pour ma part, je dois avouer que je travaillais beaucoup, si bien que je le laissais aller et venir à sa guise sans trop me poser de questions. Avec le recul, je me dis que j’aurais dû voir ce qui se déroulait sous mes yeux, mais ne dit-on pas que l’amour est aveugle? Bref, je m’égare! Nous étions au mois de juillet et Blackie était de retour à la maison après plusieurs jours de vadrouille. Il était plus agité qu’à l’habitude et il poussait de drôles de miaulements! Il bouda le plat que j’avais préparé à son intention et il trouva refuge sous mon lit; un abri qu’il refusait obstinément de quitter. La soirée se déroula sans qu’il ne réapparaisse. Je dois avouer qu’à ce moment-là j’étais plutôt inquiet et je décidais d’aller voir ce qu’il faisait sous mon lit. Blackie s’y trouvait toujours, mais il n’était pas seul, des petites formes s’agitaient à ses côtés! Surprise, Blackie était une chatte et en plus il venait de donner naissance à une portée de chatons sous mon lit! J’étais vraiment pris au dépourvu et je me demandais ce que j’allais faire de tout ce petit monde. Mais rassurez-vous, j’ai pris soin de mes pensionnaires et j’ai trouvé une famille adoptive à tous mes chatons!

Pour être honnête avec vous, je me sens encore coupable pour ce qui est arrivé : j’aurais dû faire stériliser Blackie. Heureusement, une de mes amies qui avait du temps à lui consacrer l’a adoptée et je sais qu’elle l’a fait stériliser par la suite! Aujourd’hui, je les ai perdues de vue, mais j’imagine qu’elles vivent heureuses quelque part. En fait, c’est en tombant sur un article traitant des chats errants que je me suis souvenu de Blackie. J’ai été ravi de constater qu’il y a maintenant plusieurs groupes de bénévoles qui fournissent des abris de fortune et de la nourriture aux félins sans domiciles qui peuplent nos quartiers. De Vancouver à Montréal, des citoyens mettent sur pieds des programmes CSRM (Capture-Stérilisation-Retour-Maintien) en collaboration avec des vétérinaires qui stérilisent et vaccinent des colonies entières de chats! Naturellement, ces initiatives sont relativement dispendieuses et tous ces groupes dépendent des dons de la population pour fonctionner. Mais cette mobilisation citoyenne me comble de bonheur et j’espère que d’ici quelques années, cette nouvelle philosophie remplacera l’euthanasie! Parce qu’au final, les études démontrent qu’il est plus avantageux de stériliser les chats errants que de mettre fin à leur jour!

 

1 Janvier 1970

Partager